Un homme, deux hymnes, deux pays
Rabindranath Tagore a ecrit les hymnes nationaux de l'Inde et du Bangladesh. Joseph Haydn a compose une melodie utilisee a la fois par l'Autriche et l'Allemagne. Voici les histoires d'individus dont la musique a defini non pas une nation, mais deux ou davantage.
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Rabindranath Tagore : poete de deux nations
En 1913, Rabindranath Tagore devint le premier non-Europeen a recevoir le prix Nobel de litterature. L’Academie suedoise cita son recueil “Gitanjali” et sa “poesie profondement sensible, fraiche et belle”. Mais l’heritage litteraire de Tagore va bien au-dela des recueils de poemes. Il est la seule personne de l’histoire a avoir ecrit les hymnes nationaux de deux Etats souverains.
Le “Jana Gana Mana” de l’Inde (“Toi qui es le maitre des esprits de tous les peuples”) fut compose par Tagore en ecriture bengalie et interprete pour la premiere fois le 27 decembre 1911, lors de la session du Congres national indien a Calcutta. Il fut formellement adopte comme hymne national de l’Inde le 24 janvier 1950, deux jours avant l’inauguration officielle de la republique. L’hymne compte cinq strophes, bien que seule la premiere strophe (52 secondes au tempo prescrit) serve d’hymne officiel.
Le “Amar Shonar Bangla” du Bangladesh (“Mon Bengale dore”) fut ecrit plus tot, en 1905, lors de la premiere partition du Bengale par le gouvernement colonial britannique. La decision de Lord Curzon de diviser le Bengale selon des lignes religieuses (un est a majorite musulmane et un ouest a majorite hindoue) provoqua des manifestations massives. Tagore composa “Amar Shonar Bangla” comme un chant d’identite et de resistance bengalies. Soixante-six ans plus tard, en 1971, lorsque le Pakistan oriental mena une guerre d’independance pour devenir le Bangladesh, la nouvelle nation adopta le chant de Tagore comme hymne.
Un seul homme. Deux hymnes. Deux pays dont la population combinee, en 2025, depasse 1,58 milliard d’habitants.
La partition qui crea deux hymnes d’une seule plume
Pour comprendre comment l’oeuvre d’un seul poete devint la bande-son de deux nations, il faut comprendre le Bengale. Avant que les partitions coloniales et postcoloniales ne le decoupent en morceaux, le Bengale etait l’une des regions les plus culturellement productives d’Asie du Sud. Sa langue, le bengali (ou bangla), est la septieme langue la plus parlee au monde, avec environ 230 millions de locuteurs natifs. Tagore ecrivait en bengali. Il pensait en bengali. Son identite etait enracinee dans un Bengale qui, de son vivant, n’avait pas encore ete definitivement divise.
La partition de 1905 fut annulee en 1911, mais le mal etait fait. Le nationalisme bengali avait ete active. Lorsque les Britanniques quitterent le sous-continent en 1947, la seconde partition divisa a nouveau le Bengale : le Bengale occidental alla a l’Inde, le Bengale oriental au Pakistan (sous le nom de Pakistan oriental). Cette fois, la division persista.
Le Pakistan oriental et le Pakistan occidental partageaient une religion (l’islam) mais presque rien d’autre. L’elite dirigeante du Pakistan occidental parlait ourdou et pendjabi. La population du Pakistan oriental parlait bengali. Le mouvement linguistique de 1952, au cours duquel la police pakistanaise tua des etudiants manifestant pour que le bengali soit reconnu comme langue officielle, devint un traumatisme fondateur pour le nationalisme bangladais. Le 21 fevrier, anniversaire des tueries, est aujourd’hui celebre dans le monde entier comme Journee internationale de la langue maternelle par l’UNESCO.
Lorsque le Bangladesh declara son independance le 26 mars 1971 et remporta sa guerre de liberation en decembre de la meme annee, le nouvel Etat avait besoin de symboles exprimant une identite specifiquement bengalie (ni pakistanaise, ni indienne). Le “Amar Shonar Bangla” de Tagore etait le choix evident. Il celebrait la terre, les fleuves et le peuple du Bengale sans reference a une religion ou une ideologie politique particuliere.
La connexion sri-lankaise
L’influence de Tagore s’etend a un troisieme hymne national, bien que de maniere moins directe. Le “Sri Lanka Matha” (“Mere Sri Lanka”) du Sri Lanka fut ecrit par Ananda Samarakoon, un etudiant de Tagore a l’universite Visva-Bharati de Santiniketan. Samarakoon etudia la musique sous la supervision directe de Tagore dans les annees 1930. Bien que Tagore n’ait pas ecrit les paroles ni compose la melodie de l’hymne sri-lankais, son influence musicale et philosophique sur Samarakoon est bien documentee. Certains musicologues ont identifie des paralleles melodiques entre “Sri Lanka Matha” et le style compositionnel de Tagore, bien que cette affirmation reste debattue.
Le fait que l’orbite creatrice d’un seul homme ait touche trois hymnes nationaux a travers l’Asie du Sud est toutefois extraordinaire. Aucun autre individu dans l’histoire moderne n’a eu un impact comparable sur les identites musicales officielles d’Etats souverains.
Joseph Haydn : de l’hymne imperial a deux republiques
Le 12 fevrier 1797, le compositeur autrichien Franz Joseph Haydn crea “Gott erhalte Franz den Kaiser” (“Dieu preserve l’empereur Francois”) au Burgtheater de Vienne. C’etait son anniversaire ; il avait 65 ans. La piece avait ete commandee comme hymne patriotique pour l’Empire des Habsbourg, sur le modele du britannique “God Save the King”, que Haydn avait entendu et admire lors de ses voyages a Londres dans les annees 1790.
La melodie etait un chef-d’oeuvre de simplicite. Quatre phrases, un mouvement par degres conjoints, une tessiture d’a peine plus d’une octave. Elle etait chantable par n’importe qui, memorable des la premiere ecoute, et suffisamment digne pour les occasions d’Etat. Haydn lui-meme l’aimait tant qu’il utilisa la melodie comme base du deuxieme mouvement de son Quatuor a cordes en do majeur, op. 76 n° 3, universellement connu sous le nom de “Quatuor de l’Empereur”.
Pour l’Empire des Habsbourg, l’hymne servit d’hymne non officiel de 1797 jusqu’a l’effondrement de l’empire en 1918. Mais le voyage de la melodie ne faisait que commencer.
L’Allemagne s’empare de la musique
En 1841, le poete allemand August Heinrich Hoffmann von Fallersleben ecrivit de nouvelles paroles sur la melodie de Haydn alors qu’il etait en vacances sur l’ile d’Heligoland. Son poeme, “Das Lied der Deutschen” (“Le Chant des Allemands”), commencait par la celebre (et par la suite tristement celebre) phrase “Deutschland, Deutschland uber alles” (“L’Allemagne, l’Allemagne par-dessus tout”). Hoffmann voulait que cette phrase soit un appel a l’unite nationale allemande au-dessus des loyautes regionales, et non une declaration de suprematie. Mais l’histoire en decida autrement.
Lorsque la Republique de Weimar fut etablie en 1919 apres la Premiere Guerre mondiale, le president Friedrich Ebert adopta les paroles de Hoffmann, mises en musique sur la melodie de Haydn, comme hymne national officiel de l’Allemagne. La melodie que Haydn avait composee pour l’empereur autrichien appartenait desormais a la republique allemande.
Les nazis adopterent l’hymne avec enthousiasme, associant le premier couplet (“Deutschland uber alles”) au “Horst-Wessel-Lied”, l’hymne du parti nazi. Apres 1945, le premier couplet etait irremediablement souille. L’Allemagne de l’Ouest n’eut d’abord aucun hymne officiel. En 1952, le chancelier Konrad Adenauer et le president Theodor Heuss convinrent que le troisieme couplet du texte de Hoffmann (“Einigkeit und Recht und Freiheit”, ou “Unite et droit et liberte”) servirait d’hymne national, toujours sur la melodie de Haydn. L’Allemagne reunifiee confirma cet arrangement en 1991.
L’Autriche, de son cote, avait abandonne la melodie de Haydn apres la Seconde Guerre mondiale, adoptant un nouvel hymne attribue (de maniere controversee) a Mozart. Ainsi, la melodie que Haydn composa pour un empereur autrichien en 1797 appartient desormais exclusivement a l’Allemagne. L’ironie est savoureuse : Haydn etait autrichien, la melodie fut composee a Vienne pour un monarque habsbourgeois, et le seul pays qui l’utilise aujourd’hui est l’Allemagne.
L’exportation britannique : God Save the King
Aucune discussion sur les melodies d’hymne partagees ne serait complete sans la melodie la plus empruntee de l’histoire. “God Save the King” (ou “God Save the Queen”, selon le monarque regnant) a servi de base aux hymnes nationaux et royaux de plus de 20 pays a differentes epoques.
Les origines de la melodie sont contestees. Certains erudits l’attribuent a Henry Carey (vers 1740), d’autres a John Bull (vers 1619), et d’autres encore soutiennent qu’elle a evolue a partir de diverses sources. Ce qui est certain, c’est qu’au milieu du XVIIIe siecle, elle etait fermement etablie comme l’hymne royal britannique, et son influence se repandit rapidement a travers l’Empire britannique et au-dela.
Le “Oben am jungen Rhein” (“La-haut pres du jeune Rhin”) du Liechtenstein utilise exactement la meme melodie avec des paroles allemandes differentes. C’est le cas depuis 1850, ce qui en fait l’un des plus anciens exemples de partage de melodie d’hymne entre deux Etats souverains. Lors d’evenements conjoints, le risque de confusion est reel. Durant un match amical de football entre le Liechtenstein et l’Angleterre en 2004, le public aurait applaudi au debut de l’hymne liechtensteinois, croyant que c’etait “God Save the Queen”.
La melodie servit egalement, a differentes epoques, d’hymne ou de chant royal de la Prusse, de l’Empire allemand, de l’Empire russe (de 1816 a 1833, sous le titre “Molitva russkikh”), de la Suisse (jusqu’en 1981), d’Hawai (sous le roi Kamehameha III), et de multiples autres Etats. Les Etats-Unis l’utiliserent pour “My Country, ‘Tis of Thee”, ecrit par Samuel Francis Smith en 1831, qui servit d’hymne de facto jusqu’a l’adoption officielle du “Star-Spangled Banner” en 1931.
Une melodie universelle
Pourquoi une seule melodie a-t-elle conquis tant de nations ? En partie parce que l’Empire britannique fut le plus vaste de l’histoire, et ses exportations culturelles voyageaient avec son drapeau. Mais aussi parce que la melodie elle-meme est particulierement adaptee aux hymnes nationaux : elle est majestueuse, elle se situe confortablement dans la plupart des tessitures vocales, et sa structure harmonique est suffisamment simple pour etre harmonisee par n’importe quelle fanfare militaire ou orgue d’eglise. C’est, en quelque sorte, la melodie d’hymne par defaut : l’equivalent musical d’un formulaire gouvernemental vierge attendant d’etre rempli avec les details locaux.
Echos coloniaux
Le phenomene des melodies d’hymne partagees ou empruntees renvoie a un schema plus profond dans l’histoire de la musique nationale : nombre des hymnes du monde ne furent pas a l’origine “nationaux”. Ils furent imposes, empruntes ou adaptes de sources coloniales et imperiales.
Plusieurs nations africaines ayant obtenu leur independance dans les annees 1950 et 1960 utiliserent initialement des hymnes composes par des Europeens. L’hymne pre-1994 de l’Afrique du Sud, “Die Stem van Suid-Afrika” (“L’Appel de l’Afrique du Sud”), fut ecrit en afrikaans par C.J. Langenhoven avec une musique du reverend M.L. de Villiers, tous deux d’ascendance europeenne. Apres la fin de l’apartheid, la nouvelle Afrique du Sud fusionna “Die Stem” avec “Nkosi Sikelel’ iAfrika” (“Dieu benisse l’Afrique”), un cantique xhosa compose par Enoch Sontonga en 1897, creant l’un des rares hymnes bilingues et multi-melodiques au monde.
L’hymne de la Tanzanie fut egalement compose par Enoch Sontonga : la meme melodie de “Nkosi Sikelel’ iAfrika”, avec des paroles en swahili. La Zambie utilisa cette musique de 1964 a 1973 avant d’adopter un nouvel hymne. La melodie de ce cantique a servi, en tout ou en partie, d’hymne a cinq Etats africains differents a divers moments de l’histoire.
La selection de l’hymne post-independance de l’Inde est instructive. L’Assemblee constituante indienne debattit du choix entre “Jana Gana Mana” (Tagore) et “Vande Mataram” (de Bankim Chandra Chatterjee, tire du roman “Anandamath” de 1882). “Vande Mataram” avait des racines profondes dans le mouvement d’independance mais contenait de l’imagerie religieuse hindoue qui le rendait controversé aupres de la minorite musulmane indienne. Le comite choisit le texte plus inclusif de Tagore. “Vande Mataram” fut designe “chant national”, un honneur secondaire.
Le processus de choix d’un hymne, dans chacun de ces cas, etait un processus de decision sur le type de nation que le pays voulait etre. Quelle langue ? Quelle religion ? Quelle histoire ? Les reponses n’etaient jamais evidentes, et les debats durerent souvent des decennies.
Quand un seul chant sert plusieurs drapeaux
Les histoires de Tagore, de Haydn et de “God Save the King” revelent un schema qui complique la vision populaire des hymnes nationaux. Nous avons tendance a considerer les hymnes comme des expressions uniques d’une identite nationale unique : un pays, un chant, un peuple. La realite est plus confuse.
Les melodies migrent. Les paroles sont echangees. Des compositeurs ecrivent pour des empires qui se dissolvent en Etats successeurs. Un poete bengali ecrit pour un Bengale qui n’existe pas encore en tant que deux pays distincts. Un compositeur autrichien ecrit pour un empereur habsbourgeois dont l’empire s’effondrera 121 ans plus tard, et la melodie finit par appartenir a l’Allemagne.
Il existe au moins 30 cas documentes de deux pays ou plus partageant simultanement une melodie d’hymne, et des dizaines d’autres cas d’emprunts successifs (un pays abandonnant une melodie qu’un autre adopte ensuite). Les hymnes de l’Estonie et de la Finlande partagent la meme melodie, composee par le musicien finno-allemand Fredrik Pacius en 1848. La melodie de l’hymne grec, “Hymne a la liberte” de Nikolaos Mantzaros, sert egalement d’hymne a Chypre.
L’originalite est l’exception, pas la regle
Le concept meme d’hymne national “original” est relativement moderne. Avant le XIXe siecle, la plupart des Etats utilisaient des cantiques, des marches ou des chants populaires existants comme musique ceremonielle. L’idee qu’une nation avait besoin d’un hymne unique, ecrit sur mesure, emergea avec le nationalisme romantique des annees 1800, et meme alors, les emprunts continuerent.
Ce qui fait qu’un hymne “appartient” a un pays, ce n’est pas son originalite melodique. C’est le poids accumule de l’association : les ceremonies ou il fut joue, les guerres qu’il accompagna, les athletes qui se leverent pour lui, les citoyens qui le fredonnerent. Une melodie devient nationale non pas parce qu’elle est nee nationale, mais parce qu’une nation l’a adoptee et a refuse de la lacher.
Tagore n’ecrivit pas “Jana Gana Mana” en sachant qu’il deviendrait l’hymne d’une republique qui n’existait pas encore. Haydn ne composa pas son “Hymne de l’Empereur” en imaginant qu’il representerait un jour une Allemagne unifiee. Ces melodies acquirent leur signification nationale par l’histoire, par le hasard, par l’accumulation lente de la memoire collective.
C’est peut-etre la lecon la plus importante de l’hymne partage : l’identite nationale n’est pas trouvee. Elle est construite. Et parfois, elle est construite a partir des memes materiaux qu’une autre nation utilise au meme moment dans le meme but.
Sources et références
- Reba Som. Rabindranath Tagore: The Singer and His Song . Viking / Penguin Books India (2009)
- Karen A. Cerulo. Symbols and the world system: National anthems and flags . Sociological Forum (1993)
- Javier Moreno-Luzón, María Nagore-Ferrer (eds.). Music, Words, and Nationalism: National Anthems and Songs in the Modern Era . Palgrave Macmillan (2023)
Questions fréquentes
- Qui a ecrit les hymnes nationaux de l'Inde et du Bangladesh ?
- Rabindranath Tagore, le poete bengali laureat du prix Nobel de litterature en 1913, a compose les hymnes nationaux de l'Inde (Jana Gana Mana, 1911) et du Bangladesh (Amar Shonar Bangla, 1905). Il reste la seule personne de l'histoire a avoir ecrit les hymnes de deux Etats souverains.
- Joseph Haydn a-t-il compose l'hymne national allemand ?
- Joseph Haydn composa la melodie en 1797 comme hymne pour l'empereur autrichien Francois II. Cette meme melodie fut ensuite adoptee par l'Allemagne pour le Deutschlandlied, ecrit par August Heinrich Hoffmann von Fallersleben en 1841. Apres la Seconde Guerre mondiale, l'Autriche choisit une nouvelle melodie, mais l'Allemagne conserva la composition de Haydn pour son hymne.
- Quelqu'un d'autre a-t-il ecrit plusieurs hymnes nationaux ?
- Si Tagore est le seul individu a avoir ecrit des hymnes complets pour deux Etats souverains, plusieurs compositeurs et paroliers ont contribue aux hymnes de plus d'un pays. La melodie de Haydn a servi l'Autriche puis l'Allemagne. Dans certains cas, des compositeurs de l'ere coloniale ont cree des melodies adoptees par plusieurs Etats successeurs apres l'independance.
- Pourquoi Tagore a-t-il ecrit des hymnes pour deux pays differents ?
- Tagore ecrivit les deux chants avant la partition de l'Inde britannique. Jana Gana Mana (1911) etait un hymne panindien celebrant la diversite du pays. Amar Shonar Bangla (1905) etait un poeme d'amour au Bengale, ecrit lors de la premiere partition du Bengale. Apres que le Bangladesh eut obtenu son independance du Pakistan en 1971, il adopta le chant bengali de Tagore comme hymne.