Récits

Quand les nations changent de chant : les hymnes apres les revolutions

Au fil de l'histoire, les nations ont change leurs hymnes a maintes reprises. Dans notre jeu de donnees de 195 pays, 63 ont adopte un hymne different au moins une fois. De la Revolution francaise a la reunification allemande en passant par la vague postsoviétique, les changements d'hymne suivent les secousses sismiques de l'histoire politique.

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Nationalia Research

Data Journalism

Le 3 octobre 1990, tandis que l’Allemagne de l’Est et de l’Ouest se reunifiaient a minuit, l’orchestre devant le Reichstag joua le troisieme couplet du Deutschlandlied. Ni le premier couplet (“Deutschland uber alles”), entache par l’appropriation nazie. Ni l’hymne est-allemand “Auferstanden aus Ruinen”, retire en meme temps que l’Etat qui l’avait compose. Seul le troisieme couplet, commencant par “Einigkeit und Recht und Freiheit” (Unite et droit et liberte), survécut a la reunification. Un seul hymne absorba deux histoires contradictoires en selectionnant quelles 24 lignes conserver et lesquelles ecarter.

Voila a quoi ressemble un changement d’hymne vu de pres : non pas simplement echanger un chant contre un autre, mais une nation decidant quelle version de sa propre histoire raconter. Dans notre jeu de donnees de 195 pays, 63 ont adopte un hymne different a un moment donne. Le nombre total de changements d’hymne au cours de l’histoire est bien plus eleve, car de nombreux pays ont change plusieurs fois et les Etats disparus ne sont pas comptabilises. Certains en ont change trois, quatre ou cinq fois en un seul siecle. Chaque changement marque un moment ou le vieux chant etait devenu intolerable, ou l’ecart entre l’image qu’une nation avait d’elle-meme et sa musique officielle etait devenu trop grand pour etre maintenu.

Le declencheur : quand un pays change-t-il de chant ?

Les changements d’hymne ne se produisent pas graduellement. Ils arrivent par vagues, declenches par des categories specifiques de bouleversements politiques. En examinant l’ensemble des archives historiques, cinq declencheurs principaux expliquent presque chaque changement d’hymne de l’histoire moderne.

La revolution. Lorsqu’un gouvernement est renverse, l’ancien hymne est presque toujours remplace. La France (1792), les Etats successeurs de l’Union sovietique (1991), la Libye (2011) et l’Iran (1979) remplacerent tous leurs hymnes dans les mois suivant le changement de regime. La rapidite compte : l’hymne est generalement parmi les cinq premiers symboles changes, aux cotes du drapeau, des armoiries, de l’imagerie monetaire et des monuments publics.

L’independance. Lorsqu’un territoire devient un Etat souverain, il lui faut un hymne entierement nouveau. C’est le declencheur le plus courant, representant environ 100 adoptions d’hymnes au XXe siecle a lui seul. Les Etats postcoloniaux d’Afrique et d’Asie (1945-1975) et les Etats postsoviétiques (1991) composerent ou selectionnerent tous des hymnes dans le cadre du processus d’independance.

Le changement de regime sans revolution. Certains changements d’hymne suivent une transition du pouvoir negociee plutot que violente. L’Afrique du Sud (1997) combina deux hymnes apres la fin de l’apartheid. L’Espagne conserva la melodie de son hymne d’avant la guerre civile apres la mort de Franco en 1975, mais les paroles franquistes furent discretement abandonnees. Ces transitions produisent des hymnes hybrides ou des silences strategiques.

La reunification ou la partition. Lorsque des Etats fusionnent ou se separent, la question de l’hymne doit etre resolue. L’Allemagne (1990) choisit un hymne parmi deux. Le Yemen (1990) adopta un nouvel hymne lors de l’unification. La Tchecoslovaquie (1993) scinda son hymne quand elle se divisa en deux pays. Le Vietnam (1976) etendit l’hymne du Nord au Sud apres la reunification.

La transformation sociale. Plus rarement, un pays change d’hymne sans changement formel de gouvernement. Le Nepal (2007) remplaca son hymne royal apres l’abolition de la monarchie par une assemblee constituante. Le Canada adopta “O Canada” en 1980 pour remplacer “God Save the Queen” dans le cadre d’une affirmation plus large de son identite nationale distincte, bien que l’hymne britannique n’eut jamais ete officiellement legislé. Le Rwanda adopta un nouvel hymne en 2001 dans le cadre de son processus de reconciliation nationale apres le genocide.

La tendance est claire : les changements d’hymne sont des symptomes, pas des causes. Ils ne creent pas de nouvelles realites politiques ; ils les ratifient. L’hymne est parmi les derniers symboles de l’ancien regime a tomber et parmi les premiers symboles du nouveau regime a s’elever.

La France : la revolution de l’hymne originel

La Marseillaise est le modele. Ecrite dans la nuit du 25 au 26 avril 1792 par Claude Joseph Rouget de Lisle a Strasbourg, elle devint l’hymne de la Republique francaise en 1795, faisant d’elle le premier chant officiellement designe comme hymne national par un acte legislatif. Mais son histoire ne s’arreta pas la. Au cours du siecle suivant, La Marseillaise fut interdite, retablie, interdite a nouveau, puis retablie encore, refletant chaque oscillation de la politique francaise.

1795-1804 : Premiere Republique. La Marseillaise servit d’hymne a la republique revolutionnaire. Ses paroles agressives et martiales (“Qu’un sang impur abreuve nos sillons”) correspondaient a l’esprit de l’epoque.

1804-1815 : Empire napoleonien. Napoleon remplaca La Marseillaise par “Veillons au salut de l’Empire” puis par “Le Chant du Depart”. L’hymne revolutionnaire etait trop democratique pour un empereur.

1815-1830 : Restauration des Bourbons. La monarchie restauree interdit purement et simplement La Marseillaise. La chanter pouvait entrainer une arrestation. L’hymne royaliste “Vive Henri IV” fut promu a la place.

1830 : Revolution de Juillet. La revolution qui installa Louis-Philippe ramena brievement La Marseillaise a la mode, bien qu’elle ne fut pas formellement retablie.

1852-1870 : Second Empire. Napoleon III supprima de nouveau La Marseillaise, la remplacant par “Partant pour la Syrie”, un chant ecrit par sa mere, Hortense de Beauharnais.

1879 : Retablissement definitif. La Troisieme Republique retablit officiellement La Marseillaise le 14 fevrier 1879. Elle est restee l’hymne de la France depuis, survivant a deux guerres mondiales, au regime de Vichy (qui l’utilisa aux cotes de l’hymne du Marechal) et a de nombreux debats culturels sur la violence de ses paroles.

Le cas francais illustre un principe qui s’applique a l’echelle mondiale : la survie d’un hymne n’est jamais garantie. La Marseillaise a perdure parce que l’ideal republicain qu’elle represente a finalement remporte la longue bataille pour l’identite politique de la France. Si les monarchistes ou les bonapartistes avaient definitivement prevalu, la France chanterait un autre chant aujourd’hui. L’hymne n’a pas cause la republique ; c’est la republique qui a continue a choisir l’hymne.

Les trois hymnes de l’Allemagne en un siecle

Aucun pays au XXe siecle n’illustre la politique du changement d’hymne de maniere aussi frappante que l’Allemagne, qui utilisa effectivement trois hymnes differents (ou trois versions differentes d’hymnes apparentes) entre 1871 et 1990.

La periode imperiale (1871-1918). L’Empire allemand utilisait “Heil dir im Siegerkranz” (Salut a toi dans la couronne du vainqueur) comme hymne imperial. Sa melodie etait empruntee au britannique “God Save the King”, une pratique courante au XIXe siecle. Le Deutschlandlied, ecrit en 1841 par August Heinrich Hoffmann von Fallersleben sur la melodie de Haydn de 1797, existait comme chant patriotique populaire mais n’etait pas encore l’hymne officiel.

La Republique de Weimar (1919-1933). La premiere democratie allemande adopta le Deutschlandlied comme hymne officiel en 1922. Les trois couplets etaient utilises, y compris le premier (“Deutschland, Deutschland uber alles”), qui etait a l’origine un appel a l’unite allemande au-dessus des loyautes regionales, et non une revendication de suprematie allemande. Mais l’ambiguite etait deja presente dans le texte, et les nazis allaient l’exploiter.

La periode nazie (1933-1945). Les nazis conserverent le premier couplet du Deutschlandlied mais l’associerent au “Horst-Wessel-Lied”, l’hymne du parti nazi. Les deux chants etaient joues l’un apres l’autre lors des evenements officiels. Cette association contamina definitivement le premier couplet du Deutschlandlied.

L’ere de la division (1949-1990). Apres la Seconde Guerre mondiale, les deux Etats allemands avaient besoin d’hymnes differents. L’Allemagne de l’Ouest n’eut d’abord pas d’hymne officiel. En 1952, le chancelier Konrad Adenauer et le president Theodor Heuss convinrent que le Deutschlandlied servirait d’hymne, mais que seul le troisieme couplet (“Einigkeit und Recht und Freiheit”) serait chante lors des evenements officiels. Le premier couplet n’etait pas legalement interdit, mais il etait politiquement impossible.

L’Allemagne de l’Est commanda un hymne entierement nouveau : “Auferstanden aus Ruinen” (Resurgis des ruines), avec des paroles de Johannes R. Becher et une musique de Hanns Eisler. C’etait un chant veritablement bien concu. Ses paroles parlaient d’unite, de paix et d’une nouvelle Allemagne se relevant des decombres de la guerre. Ironiquement, le gouvernement est-allemand cessa d’utiliser les paroles apres 1972, car les vers evoquant une “Allemagne, patrie unie” contredisaient la politique de l’Etat qui traitait l’Est et l’Ouest comme des nations distinctes. De 1972 a 1990, l’hymne est-allemand fut joue en version instrumentale uniquement, ses propres mots etant devenus trop dangereux politiquement.

Reunification (1990). Lorsque l’Est et l’Ouest s’unifierent, la question de l’hymne fut reglee rapidement : le troisieme couplet du Deutschlandlied devint l’hymne de la Republique federale reunifiee. “Auferstanden aus Ruinen” fut retire. La melodie du compositeur est-allemand Hanns Eisler, que de nombreux musiciens considerent comme musicalement superieure, disparut entierement de l’usage officiel. La reunification ne fut pas une fusion d’egaux ; ce fut une absorption, et l’hymne le refletait.

L’Afrique du Sud : une nation renee par le chant

L’hymne sud-africain de 1997 est l’une des realisations les plus remarquables de l’histoire de la musique politique moderne. C’est le seul hymne national au monde qui combine l’hymne de l’ancien oppresseur avec celui du mouvement de liberation, interprete dans cinq des onze langues officielles du pays.

L’hymne de l’ere de l’apartheid etait “Die Stem van Suid-Afrika” (L’Appel de l’Afrique du Sud), ecrit en afrikaans en 1918 par C.J. Langenhoven et mis en musique par M.L. de Villiers en 1921. C’etait l’hymne de l’Afrique du Sud blanche, chante en afrikaans et en anglais, celebrant le paysage et le lien des colons avec la terre.

Le contre-hymne etait “Nkosi Sikelel’ iAfrika” (Dieu benisse l’Afrique), compose en 1897 par Enoch Sontonga, un instituteur methodiste de Johannesburg. A l’origine un cantique xhosa, il fut adopte par le Congres national africain comme hymne en 1925 et devint l’hymne du mouvement anti-apartheid. Il etait chante aux funerailles, aux rassemblements et dans les prisons. Pour des millions de Sud-Africains noirs, c’etait leur veritable hymne national bien avant que la loi ne le reconnaisse.

Lorsque Nelson Mandela devint president en 1994, les deux hymnes furent utilises. En 1997, une version combinee fut formellement adoptee. La structure est deliberee : l’hymne s’ouvre avec le premier couplet de “Nkosi Sikelel’ iAfrika” en xhosa et en zoulou, se poursuit en sesotho, puis passe a “Die Stem” en afrikaans, et se conclut par un nouveau couplet en anglais ajoute pour la nation unie. Une seule interpretation traverse cinq langues et deux identites politiques auparavant irreconciliables.

La decision de fusionner plutot que de remplacer etait politiquement courageuse. Beaucoup au sein de l’ANC voulaient se debarrasser entierement de “Die Stem”, tout comme de nombreux Sud-Africains blancs ne pouvaient imaginer chanter “Nkosi Sikelel’ iAfrika”. En les combinant, la nouvelle Afrique du Sud declara qu’elle n’effacerait l’histoire d’aucun camp. L’hymne lui-meme devint un acte de reconciliation, interprete quotidiennement dans les ecoles et lors d’evenements sportifs ou les contradictions de la nation arc-en-ciel sont les plus visibles.

La vague postsoviétique

La dissolution de l’Union sovietique en decembre 1991 produisit 15 situations d’hymne simultanement, creant la plus grande vague de changements d’hymne depuis la periode de decolonisation. Chacun des 15 Etats successeurs adopta une approche differente, et les choix revelent la maniere dont ils comprenaient leur propre histoire.

Les restaurateurs se tournerent vers des hymnes d’avant l’ere sovietique. Les trois Etats baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie) restaurerent tous des hymnes datant de leurs breves periodes d’independance de 1918-1940. Le “Dievs, sveti Latviju” (Dieu, benis la Lettonie) de la Lettonie avait ete compose a l’origine en 1873 et avait ete interdit sous le regime sovietique. Restaurer ces hymnes etait une affirmation que l’occupation sovietique avait ete une interruption illegale, et non une periode legitime de souverainete.

Les adaptateurs modifierent des hymnes de l’ere sovietique. La Russie elle-meme est le cas le plus notable. Apres avoir initialement utilise le “Patrioticheskaya Pesnya” (Chant patriotique) de Mikhail Glinka comme hymne sans paroles de 1990 a 2000, Vladimir Poutine supervisa la restauration de la melodie de l’hymne sovietique en 2000, avec de nouvelles paroles de Sergei Mikhalkov (qui avait deja ecrit les paroles de l’ere sovietique en 1944 et les avait revisees en 1977). Le meme homme ecrivit des paroles pour la meme melodie sous Staline, Brejnev et Poutine. L’Ouzbekistan et le Tadjikistan adapterent egalement leurs hymnes de l’ere sovietique.

Les compositeurs creerent des chants entierement nouveaux. L’Ukraine adopta “Shche ne vmerla Ukrainy” (L’Ukraine n’a pas encore peri), avec des paroles ecrites par Pavlo Chubynsky en 1863 et une musique de Mykhailo Verbytsky. Il avait ete l’hymne de l’ephemere Republique populaire ukrainienne (1917-1920) et fut officiellement adopte comme hymne de l’Ukraine independante en 2003. Son premier vers fait deliberement echo au “Jeszcze Polska nie zginela” (La Pologne n’a pas encore peri) de la Pologne, refletant l’histoire partagee de nations apatrides affirmant leur survie. Le Kazakhstan, le Kirghizistan et d’autres composerent de nouveaux hymnes de toutes pieces.

Les choix d’hymne postsoviétiques etaient fortement correles a l’orientation politique de chaque Etat. Les Etats baltes, qui chercherent le plus agressivement a se distancer de Moscou, restaurerent des hymnes d’avant l’ere sovietique. La Russie, qui se positionna comme successeur legal de l’Union sovietique, conserva la melodie sovietique. L’Ukraine, qui se definit contre l’identite russe et sovietique, choisit un chant patriotique du XIXe siecle anterieur aux deux.

Le Printemps arabe et au-dela

La vague de soulevements qui balaya le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord en 2011 produisit etonnamment peu de changements d’hymne, revelant les limites du bouleversement politique comme declencheur de changement d’hymne.

La Libye est le cas le plus clair. Lorsque l’opposition renversa Mouammar Kadhafi en 2011, elle revint immediatement a “Libya, Libya, Libya”, qui avait ete l’hymne du Royaume de Libye de 1951 jusqu’a ce que Kadhafi le remplace par “Allahu Akbar” apres son coup d’Etat de 1969. Le retour etait symbolique : il declarait l’ere Kadhafi une aberration et l’Etat pre-Kadhafi le predecesseur legitime. L’hymne restaure etait pratiquement inconnu des Libyens nes apres 1969 ; ils durent apprendre les paroles de leur propre “nouvel” hymne.

L’Egypte offre un contre-exemple. Malgre le renversement d’Hosni Moubarak en 2011 et les turbulences politiques qui s’ensuivirent, l’hymne egyptien “Bilady, Bilady, Bilady” (Mon pays, mon pays, mon pays) survécut intact. Adopte en 1979 apres les accords de Camp David (remplacant l’hymne panarabiste “Walla Zaman Ya Selahy”), il fut compose par Sayed Darwish, figure adoree de la musique egyptienne decede en 1923. La survie de l’hymne suggere qu’il avait reussi a transcender son association avec le gouvernement de Sadate et etait devenu veritablement populaire. Toute revolution n’exige pas un nouveau chant ; certains chants sont plus grands que les regimes qui les ont adoptes.

La Tunisie, le Yemen, Bahrein et la Syrie connurent tous d’importants bouleversements politiques durant le Printemps arabe, mais aucun ne changea d’hymne. Le “Humat al-Hima” (Defenseurs de la patrie) tunisien survécut a la revolution qui crea la democratie la plus aboutie de la region. Le “Humat ad-Diyar” (Gardiens de la patrie) syrien reste l’hymne du gouvernement Assad, bien que des groupes d’opposition aient utilise diverses alternatives. Le Printemps arabe, malgre toute son energie transformatrice, produisit moins de changements d’hymne que la vague postsoviétique ou la periode de decolonisation. Cela suggere que les changements d’hymne necessitent non seulement un bouleversement politique mais une rupture nette et decisive avec l’Etat precedent : un nouveau gouvernement ayant a la fois l’autorite et le desir de reecrire le repertoire national.

Pourquoi certains hymnes survivent a tout

Les histoires d’hymne les plus remarquables ne concernent pas le changement mais la persistance. Une poignee d’hymnes nationaux ont survécu a des siecles de transformations politiques, sociales et militaires sans etre remplaces. Comprendre pourquoi ils ont perdure revele autant sur la politique des hymnes que comprendre pourquoi d’autres sont tombes.

Le “God Save the King” du Royaume-Uni est en usage continu depuis 1745. Il a survécu a la perte des colonies americaines, aux guerres napoleoniennes, a deux guerres mondiales, a la dissolution de l’Empire britannique et a la transformation d’une monarchie absolue en monarchie constitutionnelle. Il ne fut jamais formellement adopte ; il s’est simplement maintenu par la coutume. Sa survie est en partie le fruit de la continuite constitutionnelle britannique. Contrairement a la France ou a l’Allemagne, le Royaume-Uni n’a jamais connu de rupture revolutionnaire exigeant de nouveaux symboles nationaux. La monarchie a evolue plutot que de tomber, et son hymne a evolue avec elle, le “King” se substituant au “Queen” et vice versa au fil des monarques.

Le “Star-Spangled Banner” des Etats-Unis date de 1814 (officiellement adopte en 1931) et a survécu a la guerre de Secession, a deux guerres mondiales, au mouvement des droits civiques et a de profondes transformations sociales. Les tentatives de le remplacer, invoquant generalement sa tessiture vocale difficile ou son imagerie militariste, ont systematiquement echoue. La survie de l’hymne est liee a la stabilite constitutionnelle americaine : les Etats-Unis fonctionnent sous la meme constitution depuis 1789, et leurs symboles nationaux portent l’autorite de cette continuite.

Le “Kimigayo” du Japon a survécu a la transformation politique la plus radicale des trois : le passage du shogunat feodal a la puissance imperiale, puis a l’agression militaire, a l’Etat occupe et enfin a la democratie pacifiste. Apres 1945, des propositions serieuses furent avancees pour le remplacer, en raison de ses associations avec l’imperialisme militaire. Les partis de gauche et les syndicats d’enseignants s’opposerent a son utilisation dans les ecoles pendant des decennies. Pourtant il survécut, en partie parce que la transformation d’apres-guerre du Japon fut geree dans la continuite de l’empereur. Hirohito resta empereur de 1926 a 1989, fournissant un fil de continuite symbolique auquel l’hymne pouvait s’accrocher.

Le facteur commun est la continuite constitutionnelle. Les pays qui connaissent un changement politique evolutif plutot que revolutionnaire tendent a conserver leur hymne. Les pays qui connaissent des ruptures abruptes et totales (revolution, conquete, partition) tendent a en changer. L’hymne est un sismographe : il enregistre l’amplitude de la rupture politique. Les changements graduels le laissent intact. Les tremblements de terre le brisent.

Ce schema a une valeur predictive. Si vous voulez savoir si l’hymne d’un pays est menace, ne regardez pas les sondages d’opinion sur la popularite du chant. Regardez la stabilite de ses institutions politiques. L’hymne tombe quand l’Etat tombe. Jusque-la, il perdure, portant en sa melodie toutes les contradictions, les compromis et les memoires contestees qui definissent une nation.

Sources et références

  1. Karen A. Cerulo. Symbols and the world system: National anthems and flags . Sociological Forum (1993)
  2. Karen A. Cerulo. Identity Designs: The Sights and Sounds of a Nation . Rutgers University Press (1995)
  3. Javier Moreno-Luzón, María Nagore-Ferrer (eds.). Music, Words, and Nationalism: National Anthems and Songs in the Modern Era . Palgrave Macmillan (2023)

Questions fréquentes

Combien de pays ont change d'hymne national ?
Dans notre jeu de donnees de 195 pays, 63 ont remplace leur hymne a un moment donne. Certains en ont change trois, quatre ou cinq fois en un seul siecle. Le nombre total de changements d'hymne au cours de l'histoire est bien plus eleve, car de nombreux pays ont change plusieurs fois. Les changements d'hymne sont les plus frequents apres les revolutions, les mouvements d'independance, les changements de regime et les reunifications.
Pourquoi les pays changent-ils d'hymne national ?
Les declencheurs les plus courants sont les revolutions politiques, la decolonisation, l'effondrement de regimes autoritaires, la reunification territoriale et les conflits ethniques ou linguistiques. Chaque changement represente un moment ou l'ecart entre l'image qu'une nation a d'elle-meme et sa musique officielle est devenu trop grand pour etre maintenu.
Quel pays a change d'hymne le plus souvent ?
Plusieurs pays ont alterne entre plusieurs hymnes. La France a oscille entre La Marseillaise et d'autres chants selon le regime au pouvoir. L'Egypte, l'Afghanistan et l'Iran ont chacun adopte plusieurs hymnes a la suite de revolutions et de coups d'Etat successifs. Les pays situes dans des regions politiquement instables tendent a connaitre le plus de changements d'hymne.
Qu'est-il advenu de l'hymne de l'Allemagne de l'Est apres la reunification ?
L'hymne de l'Allemagne de l'Est, Auferstanden aus Ruinen (Resurgis des ruines), fut retire lorsque le pays se reunifia avec l'Allemagne de l'Ouest le 3 octobre 1990. L'Allemagne reunifiee ne conserva que le troisieme couplet du Deutschlandlied, commencant par 'Einigkeit und Recht und Freiheit' (Unite et droit et liberte), abandonnant a la fois le premier couplet entache et l'hymne de l'Est.

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