Récits

N'a pas encore peri : les hymnes qui s'ouvrent sur la defiance

Ukraine, Pologne, Israel, Kenya, Afrique du Sud : certains hymnes nationaux ne s'ouvrent pas sur le triomphe mais sur la survie. Cet article retrace la tradition des hymnes de defiance, des nations apatrides du XIXe siecle a la resistance virale du XXIe siecle.

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Nationalia Research

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La plupart des hymnes nationaux s’ouvrent sur la gloire. Ils celebrent des paysages, invoquent Dieu ou louent la patrie au present. Mais un sous-ensemble distinct d’hymnes commence dans un espace plus sombre et plus urgent. Ces chants ne celebrent pas ce qui existe. Ils insistent sur le fait que quelque chose n’a pas encore ete detruit. Leurs premieres lignes sont des actes de defiance : des declarations qu’une nation, un peuple ou une idee a survecu envers et contre tout.

Cette tradition est plus ancienne et plus repandue que la plupart des gens ne le realisent. Elle s’etend de l’Europe centrale du XIXe siecle a l’Afrique postcoloniale, de la diaspora juive aux townships de l’Afrique du Sud sous l’apartheid. Et elle porte une charge emotionnelle particuliere que les hymnes fondes sur le triomphe ne peuvent egaler, car la survie, par definition, implique la possibilite de l’aneantissement.

”N’a pas encore peri” : l’ouverture qui definit un modele

L’hymne national de l’Ukraine, Shche ne vmerla Ukrainy (“L’Ukraine n’a pas encore peri”), commence par ce qui est peut-etre la premiere ligne la plus existentiellement chargee de tous les hymnes sur Terre. Il ne dit pas “L’Ukraine est grande”. Il ne dit pas “L’Ukraine perdurera”. Il dit que l’Ukraine n’a pas encore peri. La phrase reconnait la menace d’extinction tout en la rejetant simultanement.

Les paroles furent ecrites en 1862 par l’ethnographe Pavlo Chubynsky, mises en musique par le pretre et compositeur Mykhailo Verbytsky. A l’epoque, l’Ukraine n’existait pas en tant qu’Etat independant. Son territoire etait partage entre l’Empire russe et l’Empire austro-hongrois. La langue ukrainienne etait reprimee par le decret d’Ems russe de 1876, qui interdisait les publications, les representations et meme les paroles de chansons en ukrainien. Ecrire un chant declarant que l’Ukraine “n’a pas encore peri” etait, dans ce contexte, a la fois un constat factuel et un acte de rebellion politique.

Le lien avec l’hymne polonais est direct et delibere. Le Mazurek Dabrowskiego de la Pologne (“La Pologne n’a pas encore peri”), ecrit en 1797 par Jozef Wybicki, s’ouvre par une construction presque identique. Au moment de sa composition, la Pologne avait ete entierement effacee de la carte, partagee entre la Russie, la Prusse et l’Autriche en 1795. L’Etat polonais ne reapparaitrait pas avant 123 ans. Wybicki ecrivit les paroles pour les legions polonaises servant sous Napoleon en Italie, des soldats combattant pour restaurer un pays qui, techniquement, n’existait plus.

Les deux hymnes partagent plus qu’une structure grammaticale. Ils partagent une position philosophique : l’identite nationale ne depend pas de l’existence d’un Etat. Une nation peut exister sans frontieres, sans souverainete, sans reconnaissance internationale. Elle existe tant que son peuple refuse de la laisser mourir. Cette idee, radicale aux XVIIIe et XIXe siecles, deviendrait l’un des concepts politiques fondamentaux de l’ere moderne.

La musicologue Karen Cerulo, dans son etude de reference de 1993 portant sur 152 hymnes nationaux, a categorise les hymnes selon leur cadre rhetorique. Elle a constate qu’environ 12 % des hymnes utilisent ce qu’elle a appele un “cadre de survie”, definissant la nation par la persistance plutot que par l’accomplissement. Presque tous appartiennent a des nations ayant connu une longue periode sans Etat, sous occupation ou sous partition.

La tradition slave des ouvertures defiantes

La construction “pas encore” est particulierement concentree parmi les nations slaves, et ce n’est pas un hasard. Le XIXe siecle fut l’ere des eveils nationaux slaves, une periode ou Tcheques, Slovaques, Polonais, Ukrainiens, Serbes, Croates et d’autres commencerent a articuler des identites nationales distinctes au sein d’empires multiethniques qui n’avaient guere l’intention de les accommoder.

L’hymne polonais vint en premier, en 1797. Son influence sur la region fut considerable. Le texte de Wybicki offrit un modele : on pouvait affirmer sa nation meme quand celle-ci avait ete dementelee. Le refrain de l’hymne, “Marche, marche, Dabrowski, de la terre italienne vers la Pologne”, fait reference au general Jan Henryk Dabrowski et a ses legions, qui combattaient aux cotes de Napoleon avec l’espoir de liberer leur patrie. L’hymne pleure simultanement la partition de la Pologne et insiste sur sa restauration a venir.

L’hymne ukrainien suivit en 1862, explicitement calque sur le precedent polonais. Chubynsky admirait, dit-on, l’approche de Wybicki et adapta la formule “pas encore” au contexte ukrainien. Le deuxieme vers de l’hymne, “ni sa gloire, ni sa liberte”, etend la defiance a de multiples dimensions : non seulement la survie physique, mais aussi la survie culturelle et politique.

L’hymne tcheque, Kde domov muj (“Ou est mon foyer ?”), adopte une approche differente mais apparentee. Ecrit en 1834 par Josef Kajetan Tyl, il s’ouvre par une question plutot qu’une affirmation. La question n’est pas rhetorique ; elle reflete une veritable incertitude. Pour les Tcheques vivant sous la domination habsbourgeoise, le “foyer” etait un concept conteste. L’hymne repond a sa propre question en decrivant la beaute du paysage tcheque, ancrant l’identite nationale dans la geographie plutot que dans des institutions politiques qui n’existaient pas encore.

L’hymne slovaque, Nad Tatrou sa blyska (“L’eclair au-dessus des Tatras”), s’ouvre sur un orage. Ecrit en 1844 par Janko Matushka, un etudiant militant, durant une periode d’affirmation culturelle slovaque intense au sein du Royaume de Hongrie, l’hymne utilise l’orage comme metaphore du danger et de la possibilite de transformation. “L’eclair au-dessus des Tatras, le tonnerre frappe violemment”, commence-t-il. Le message implicite : l’ordre actuel est instable, et le changement approche.

Ces quatre hymnes, polonais, ukrainien, tcheque et slovaque, forment un groupe distinct au sein du corpus mondial des hymnes. Tous furent ecrits par des civils (ni officiers militaires, ni responsables gouvernementaux). Tous precedent l’independance des Etats qu’ils representent. Et tous definissent la nation par sa capacite a survivre a des conditions hostiles plutot que par ses accomplissements ou sa puissance.

L’Hatikvah d’Israel : l’espoir comme resistance

L’hymne national d’Israel, Hatikvah (“L’Espoir”), appartient a la meme tradition de persistance defiante, bien qu’il soit issu d’un contexte tres different.

Le poeme fut ecrit en 1878 par Naftali Herz Imber, un poete juif ne en Galicie qui avait immigre dans la Palestine ottomane. Imber n’etait ni un dirigeant politique ni un militaire ; c’etait un intellectuel itinerant qui composa le poeme alors qu’il vivait dans les premieres colonies agricoles juives. Le titre original etait Tikvatenu (“Notre Espoir”), et ses paroles articulaient un desir qui avait ete central dans l’identite juive pendant pres de deux millenaires : le souhait de retourner a Sion.

Le premier vers de l’hymne, “Tant que dans le coeur, au fond, l’ame juive aspire”, est une proposition conditionnelle. Il ne declare ni victoire ni independance. Il ne decrit pas un Etat. Il decrit un etat emotionnel, l’aspiration, et lie l’existence nationale a sa persistance. Tant que les Juifs continuent d’esperer, la nation perdure. La logique rejoint le modele polonais et ukrainien : la survie se definit par le refus de capituler, et non par l’accomplissement politique.

Hatikvah fut adopte comme hymne du mouvement sioniste en 1897, lors du Premier Congres sioniste a Bale, en Suisse, cinquante et un ans avant la declaration de l’Etat d’Israel. Comme l’hymne polonais durant les partitions et l’hymne ukrainien sous la domination imperiale, Hatikvah servit d’hymne a un peuple sans Etat. Il fut chante dans les camps de personnes deplacees apres la Shoah. Il fut chante par les refugies juifs sur les navires s’approchant des cotes de la Palestine sous mandat britannique. Lorsqu’Israel l’adopta formellement comme hymne national en 2004 (il etait l’hymne de facto depuis 1948), Hatikvah avait deja servi pendant plus d’un siecle comme affirmation musicale que le peuple juif n’avait pas encore disparu.

La tonalite mineure de l’hymne est musicalement inhabituelle parmi les hymnes nationaux. Une etude de 2015 publiee dans Psychology of Music analysa les caracteristiques tonales de 195 hymnes et constata que seulement environ 14 % sont composes en mode mineur. Parmi ceux en mode mineur, les hymnes de nations ayant connu des persecutions ou des deplacements prolonges sont surrepresentes. La melodie de Hatikvah, empruntee en partie a un chant populaire moldave-roumain, porte une qualite indeniable de chagrin. L’espoir qu’il decrit n’est pas une anticipation joyeuse ; c’est le refus obstine de desesperer.

Les hymnes africains de liberation

La tradition des hymnes defiants s’etend bien au-dela de l’Europe et du Moyen-Orient. En Afrique subsaharienne, des dizaines d’hymnes nationaux sont directement issus de mouvements de liberation, et leurs paroles portent le poids de la resistance coloniale.

Le Ee Mungu Nguvu Yetu du Kenya (“O Dieu de toute creation”), adopte a l’independance en 1963, s’ouvre par une invocation qui est simultanement une priere et une declaration politique. L’hymne demande a Dieu de benir le Kenya et de le proteger de ceux qui voudraient lui nuire. Cela peut sembler generique, mais dans le contexte de sa composition (l’independance du Kenya vis-a-vis de la Grande-Bretagne fit suite au soulevement des Mau Mau, l’un des conflits anticoloniaux les plus sanglants de l’histoire africaine), la priere pour la protection divine portait une signification politique sans equivoque. L’hymne ne decrit pas la violence directement, mais chaque Kenyan qui le chanta en 1963 comprenait a quel “danger” l’hymne faisait reference.

L’hymne sud-africain est l’hymne national le plus structurellement complexe au monde. Adopte en 1997, il combine deux chants distincts en une seule composition chantee dans cinq des onze langues officielles du pays : xhosa, zoulou, sesotho, afrikaans et anglais. La premiere moitie est Nkosi Sikelel’ iAfrika (“Dieu benisse l’Afrique”), un cantique xhosa compose en 1897 par Enoch Sontonga, un instituteur d’une ecole missionnaire methodiste. La seconde moitie incorpore Die Stem van Suid-Afrika (“L’Appel de l’Afrique du Sud”), l’ancien hymne de l’ere de l’apartheid.

La combinaison est en elle-meme un acte de defiance. Nkosi Sikelel’ iAfrika etait l’hymne du Congres national africain et du mouvement anti-apartheid au sens large. Il etait chante lors des manifestations, des funerailles et des rassemblements politiques tout au long des decennies de gouvernement de la minorite blanche. L’integrer avec Die Stem, l’hymne de l’Etat oppresseur, etait un acte delibere de reconciliation qui refusait simultanement d’effacer la lutte de liberation. Le resultat est un hymne qui met en acte, dans sa structure meme, la transition de la resistance a la coexistence.

L’ouverture de l’hymne en xhosa, “Nkosi sikelel’ iAfrika, maluphakanyisw’ uphondo lwayo” (“Dieu benisse l’Afrique, eleve son esprit”), fait echo a la tradition europeenne du “pas encore” dans un registre different. Il ne dit pas que l’Afrique a survecu. Il demande que l’Afrique soit elevee, impliquant qu’elle a ete rabaissee. La priere pour l’elevation presuppose une histoire de subjugation.

L’hymne du Zimbabwe, adopte en 1994, contient la phrase “Lies par notre amour, lies par notre sang”, qui fait reference a la fois a la solidarite ethnique et aux sacrifices de la guerre de liberation contre le regime de la minorite blanche rhodesienne. L’hymne du Mozambique, adopte apres l’independance vis-a-vis du Portugal en 1975, fait explicitement reference a la lutte armee. L’hymne de la Namibie, ecrit pour l’independance en 1991, celebre la liberte “durement gagnee” face a l’occupation sud-africaine.

A travers le continent, le schema se maintient : les hymnes nes des mouvements de liberation portent la defiance dans leur ADN, meme lorsque leur langage de surface met l’accent sur la paix et l’unite.

Pourquoi la defiance perdure

Les hymnes de defiance occupent une place particuliere dans la conscience nationale car ils deviennent plus puissants durant les crises, et non moins. Les hymnes celebratoires peuvent sonner creux quand une nation est menacee. Un chant sur de belles montagnes sonne faux durant une invasion. Mais un chant qui dit “nous n’avons pas encore peri” devient plus vrai, plus urgent et plus necessaire precisement quand perir est une possibilite reelle.

Cette dynamique fut demontree avec une force extraordinaire en 2022, lorsque l’invasion a grande echelle de l’Ukraine par la Russie fit de Shche ne vmerla Ukrainy l’un des morceaux de musique les plus largement partages sur Terre. Des videos d’Ukrainiens chantant l’hymne dans des abris anti-bombes, a des postes de controle militaires et dans les couloirs de la Verkhovna Rada devinrent virales sur toutes les grandes plateformes de reseaux sociaux. Spotify rapporta que les ecoutes de l’hymne ukrainien augmenterent de plus de 8 000 % dans la semaine suivant le debut de l’invasion le 24 fevrier 2022.

La puissance de l’hymne en ce moment etait inseparable de son contenu textuel. Un chant ecrit en 1862 sur une nation qui “n’a pas encore peri” etait soudain, de maniere terrifiante, litteralement applicable. La menace de destruction nationale que Chubynsky avait evoquee comme hypothetique etait desormais une realite militaire, avec des forces russes avancant vers Kiev. L’hymne ne remplissait pas une fonction rituelle ; il remplissait une fonction existentielle.

La Pologne connut une resurgence similaire, bien que moins dramatique, de la signification de son hymne durant le mouvement Solidarnosc des annees 1980. Les ouvriers des chantiers navals de Gdansk chantaient le Mazurek Dabrowskiego comme un acte de defiance contre le gouvernement communiste et ses soutiens sovietiques. La reference de l’hymne aux legions de l’ere napoleonienne combattant pour restaurer la souverainete polonaise se transposait directement a la lutte contemporaine pour l’autodetermination.

Le Hatikvah d’Israel connait des intensifications periodiques durant les crises securitaires. Apres les attaques du 7 octobre 2023, les interpretations de l’hymne lors de commemorations et de manifestations porterent une intensite brute qui transcendait l’expression patriotique routiniere. Le cadrage de l’hymne, qui fait dependre l’existence nationale de la persistance de l’espoir, resonnait aupres d’une population confrontee a une peur existentielle.

Il y a ici une lecon plus large sur la relation entre le contenu d’un hymne et la resilience nationale. Les nations qui se definissent par la survie, plutot que par la puissance ou la gloire, possedent une ressource rhetorique que les identites fondees sur le triomphe n’ont pas. Quand tout va bien, “America the Beautiful” et “God Save the King” fonctionnent parfaitement. Mais quand le pire survient, ce sont les hymnes de defiance qui se hissent a la hauteur du moment.

Le schema est constant a travers les siecles et les continents. Les nations nees de l’oppression, de l’absence d’Etat ou de la menace existentielle se definissent non par ce qu’elles ont conquis mais par ce qu’elles ont endure. Leurs hymnes ne celebrent pas ; ils insistent. Ils ne decrivent pas la beaute ; ils affirment la survie. Et cette insistance, repetee de generation en generation, devient une forme de force collective qu’aucune defaite militaire ni catastrophe politique ne peut completement eteindre.

Tant que des gens chantent “n’a pas encore peri”, la disparition est, par definition, incomplete.

Sources et références

  1. Karen A. Cerulo. Symbols and the world system: National anthems and flags . Sociological Forum (1993)
  2. Tonal characteristics and emotional associations of national anthems . Psychology of Music (2015)

Questions fréquentes

Quels hymnes nationaux s'ouvrent sur la defiance plutot que le triomphe ?
Plusieurs hymnes s'ouvrent sur la survie plutot que la celebration. Le 'Shche ne vmerla Ukrainy' de l'Ukraine (L'Ukraine n'a pas encore peri), le 'Mazurek Dabrowskiego' de la Pologne (La Pologne n'a pas encore peri) et le 'Hatikvah' d'Israel (L'Espoir) inscrivent tous l'identite nationale dans la persistance face a des menaces existentielles plutot que dans la victoire ou la gloire.
Que signifie l'hymne national ukrainien ?
L'hymne de l'Ukraine, ecrit en 1862 par Pavlo Chubynsky, declare que l'Ukraine 'n'a pas encore peri', reconnaissant la menace d'extinction tout en la rejetant simultanement. A l'epoque, l'Ukraine etait partagee entre les Empires russe et austro-hongrois, et la langue ukrainienne etait reprimee. L'hymne inscrit l'identite nationale comme quelque chose qui persiste independamment de la souverainete etatique.
Pourquoi l'hymne national polonais est-il similaire a celui de l'Ukraine ?
L'hymne de la Pologne, ecrit en 1797 par Jozef Wybicki, s'ouvre par 'La Pologne n'a pas encore peri', utilisant une construction grammaticale quasi identique a celle de l'hymne ukrainien. Tous deux furent ecrits a des periodes ou leurs nations avaient entierement perdu leur souverainete. L'hymne ukrainien s'est directement inspire du modele polonais, partageant la position philosophique selon laquelle l'identite nationale ne depend pas de l'existence d'un Etat.
Quel pourcentage d'hymnes nationaux utilise un cadre de survie ?
Selon les recherches de la musicologue Karen Cerulo, environ 12 % des hymnes nationaux utilisent ce qu'elle appelle un 'cadre de survie', definissant la nation par la persistance plutot que par l'accomplissement. Presque tous appartiennent a des nations ayant connu une longue periode sans Etat, sous occupation ou sous partition.

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